Le Huffington Post – « Nous ne quittons pas le PS, c’est le socialisme qui l’a quitté depuis longtemps » – tribune

Nos électeurs l’ont compris avant nous. Ce qui lui reste de dirigeants ne cesse de se revendiquer explicitement d’une autre étiquette.

Le Huffington Post – 30/10/2018 18:21 CET | Actualisé 30/10/2018 18:25 CET – Tribune de Gaëtan Gorce, Marie-Noëlle Lienemann et Emmanuel Maurel

Former French president François Hollande gestures on September 23, 2018 in Tulle during the annual meeting of the French socialist party (PS) Fete de la Rose. (Photo by MEHDI FEDOUACH / AFP)

Voilà trop longtemps que le Parti socialiste ne l’est malheureusement plus que de nom. Nos électeurs l’ont d’ailleurs compris avant nous, délaissant un pavillon qui ne couvrait plus que des marchandises incertaines dont ils n’étaient plus la destination.

Non seulement le dernier quinquennat nous a montré que la grande et belle idée qui lui sert de patronyme n’inspirait plus sa politique, mais comment ne pas voir que ce qui lui reste de dirigeants ne cesse de se revendiquer explicitement d’une autre étiquette, comme gênés par celle que l’histoire leur a confiée : ils furent brièvement progressistes, renoncèrent même durant quelques mois à l’Assemblée au titre même de socialiste, avant de se découvrir sociaux-démocrates désormais.

Pareille évolution sémantique peut se comprendre : le socialisme est depuis toujours une exigence ! Lourde à satisfaire. Celle de travailler au service des plus modestes, des laissés-pour-compte, hier de la révolution industrielle, aujourd’hui de la mondialisation financière, demain de la crise climatique qui vient ! Elle suppose donc une éthique, qui éloigne des facilités du moment, du courage, et implique des ruptures. Ce à quoi ne sont plus prêts celles et ceux qui se réfugient derrière ce qu’il faut bien appeler un anachronisme, qu’un rapide détour par notre histoire nous aidera à définir.

Se référer aujourd’hui à la social-démocratie, qui plus est en France où elle n’a jamais pris racine, ne relève-t-il pas d’abord de la paresse intellectuelle et en tout cas d’une erreur de syntaxe et de concordance des temps ?

Face au capitalisme brutal du 19e siècle, le premier socialisme, instruit aussi de la violence des répressions de juin 48 ou de mai 71, fut celui qui choisit, faute d’alternative, la voie révolutionnaire, celle de la transformation radicale des rapports de production. Ambition qui perdurera, au moins dans la forme, jusqu’à l’entre-deux guerres, ravivée dans sa colère par la barbarie des tranchées.

Confronté au nouveau capitalisme des Trente Glorieuses, le socialisme de deuxième génération choisit, lui, le compromis d’un progrès, économique et social, partagé, échangeant l’implication croissante des travailleurs au service d’une productivité explosive contre un système complet de protection sociale et de droits au travail.

Parce qu’elle fut tout ce deuxième temps à la manœuvre, la social-démocratie, d’abord dans le nord de l’Europe, y gagnât ses lettres de noblesse. Et donc notre respect.

Mais s’y référer aujourd’hui, qui plus est en France où elle n’a jamais pris racine, ne relève-t-il pas d’abord de la paresse intellectuelle et en tout cas d’une erreur de syntaxe et de concordance des temps ? Tous les progrès accomplis alors furent accomplis dans un cadre national : or, le capitalisme s’est mondialisé. Ils le furent sous la pression d’un mouvement ouvrier puissant et organisé : il est partout affaibli ou délité ! Et face à un patronat local disposé au compromis: du haut de son pouvoir multinational, il ne l’est plus et s’attaque au contraire partout sans vergogne au modèle social auquel ses prédécesseurs avaient consenti !

Autrefois le patronat local était disposé au compromis face à un mouvement ouvrier puissant. Du haut de son pouvoir multinational, le patronat ne l’est plus et s’attaque partout sans vergogne au modèle social auquel ses prédécesseurs avaient consenti.

Se revendiquer aujourd’hui « social-démocrate », c’est donc au mieux ne pas voir ce qui a changé par rapport au monde d’hier, au pire s’y résigner faute de vouloir renouveler les instruments du combat. D’ailleurs les tenants de la ligne néolibérale ont, eux, très vite choisi leur camp, à savoir une forme de soumission à l’ordre dominant, réduisant l’ambition à un accompagnement plus « social » d’une logique destructrice et contraire à ce qu’ils prétendaient défendre.

En tout cas, à en juger par le bilan du dernier quinquennat, c’est bien à cela que nos concitoyens en tout cas ont conclu, jugeant pour la plupart que l’on ne les y reprendrait plus.

Le socialisme est du coup en danger. Non parce que ceux qui croient encore en sa vertu propulsive ont quitté un parti qui ne s’en réclame plus. Mais parce que ceux qui avaient la charge, officielle au moins, de le faire vivre et de le renouveler n’ont pas même failli : ils n’ont rien entrepris. C’est ailleurs que d’autres s’y sont mis et c’est ailleurs qu’à notre tour nous allons nous remettre au travail pour imaginer un projet politique visant à rendre à ceux qui sont du mauvais côté du pouvoir et de la richesse les moyens de reprendre toute leur place dans un monde respectueux des hommes et de la planète qui les portent.

Aussi est-ce pour rester nous-mêmes, fidèles à une idée qui vient de loin que nous quittons ce qui du grand parti vivant que nous avons connu est devenu un appareil anonyme et sans âme. L’abandon de son siège, cette défaite de Solférino, en fournit d’ailleurs l’illustration symbolique : ce n’est pas nous qui quittons le parti, c’est lui qui s’en va, laissant avec ses souvenirs l’âme de ses combats.

Si nous n’y appartenons plus, c’est donc pour mieux rester socialistes ! C’est pour mieux revenir un jour réveiller la vieille carcasse, comme le firent avant nous ses refondateurs à Épinay qui rapportèrent de l’extérieur de la « vieille maison » la flamme que ses locataires d’alors, un peu comme ceux d’aujourd’hui, avaient égaré.

Autres temps, autre méthodes. Mais l’enjeu demeure bien la renaissance d’un puissant mouvement incarnant tout à la fois un combat culturel, civilisationnel, des ruptures avec le capitalisme et le libéralisme et une capacité à changer concrètement la vie de nos concitoyens, l’organisation de la société par l’accès au pouvoir et au gouvernement. Autres temps, autres enjeux tout aussi bien. Si ceux du travail, bouleversé et subordonné par le numérique, restent déterminants, ceux de l’écologie seront désormais parties prenantes d’un projet socialiste auxquels le gaspillage des ressources naturelles, la mise en danger de la bio-diversité, la course à la productivité folle qui caractérise le capitalisme d’aujourd’hui donnent une nouvelle actualité et une indiscutable urgence. Nous sommes entrés dans le « capitalocène » et devrons en tirer toutes les conséquences tant en termes de réhabilitation de l’intervention et de la prévision publiques que de la promotion de nouveaux modèles de production et de consommation, de propriété et d’échanges.

Nous sommes entrés dans le « capitalocène » et devrons en tirer les conséquences tant en termes de réhabilitation de l’intervention publique que de la promotion de nouveaux modèles de production, de consommation, de propriété.

Rome n’est plus dans Rome ! Le socialisme n’est plus dans son parti. Il est tout où nous sommes, nous, vous, nous qui nous voulons, vous qui vous sentez ses héritiers, héritiers si fidèles à son histoire que son avenir seul nous réunit.

La tâche est enthousiasmante.

A l’instar des générations qui nous ont précédés, nous allons devoir chercher les voies nouvelles de la justice et de l’émancipation en les dégageant du fatras idéologique qui les a submergées et justifié le creusement des inégalités, la mise en coupe réglée des ressources de la planète, l’indifférence au sort des peuples.

Quelle formidable ambition que de chercher à réinventer non seulement la façon de tenir tête à l’hubris des puissants, mais de faire revivre la solidarité et recréer les conditions de l’émancipation collective dans une « société des individus » ; que de vouloir remettre dans la main des hommes la clef des changements technologiques incessants et auxquels leur vie est désormais soumise ; que de vouloir rendre un bout d’espoir à celles et ceux qui n’ont pas d’horizon. Et cette tâche nous concerne tous. Aussi entendons-nous la mener non à l’abri de nouveaux murs mais en jetant des passerelles entre les différents îlots où la gauche, dans sa diversité, s’est réfugiée.

Le socialisme, comme tous les humanismes conséquents, est fait de l’étoffe des rêves sans lesquels le monde serait encore à l’âge de pierre.

Voilà ce qu’est un socialiste : l’héritier d’une volonté d’organiser le monde pour la justice par la démocratie. Pas celui d’un appareil déserté ni l’affidé d’un système moribond.